Finie l’Afrique Riquiqui
cette carte du monde s’émancipe des représentations coloniales

Des chercheurs du CNRS ont créé un planisphère carré, pour s’émanciper des visions cartographiques issues de l’époque coloniale. Résultat : pas d’Afrique comprimée, et aucun pays au centre.
Ceci n’est pas une simple carte du monde, c’est une nouvelle façon de représenter notre planète. Un carré que l’on peut plier, découper et agencer à sa guise pour mettre au centre de notre regard tantôt l’Afrique, tantôt l’Asie ou encore les Amériques. Baptisé «Le Planisphère carré», ce projet a été développé par des chercheurs du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et l’association d’éducation populaire Nuées pour s’affranchir des visions cartographiques issues de l’époque coloniale.
Le planisphère que vous avez certainement affiché dans vos toilettes est en effet issu d’une très vieille projection, dite «de Mercator». Elle a été créée en 1569, époque où les conquêtes maritimes dictaient nos représentations du globe. L’Europe est placée au centre et certains pays ont une taille disproportionnée. L’Afrique, par exemple, semble aussi grande que le Groenland alors qu’elle est en réalité quatorze fois plus vaste.

Depuis des années, l’Union africaine tente de modifier ce planisphère caduc et a gagné un premier combat en septembre avec l’adoption de la résolution « Correct the Map » à l’Organisation des Nations unies (ONU). Les pays signataires se sont engagés à utiliser une autre carte reproduisant plus fidèlement la superficie des continents, notamment l’Afrique.
Une victoire pour les pays du Sud, même si certains chercheurs aimeraient aller encore plus loin. « On reste dans une représentation assez classique avec les riches au-dessus des pauvres », remarque Nicolas Lambert, ingénieur de recherche au Centre pour l’analyse spatiale et la géovisualisation (Riate) et cocréateur du planisphère carré avec Nuées.
Questionner les représentations dominantes
Comment aplatir un globe tout en évitant les déformations ? Imaginez une orange. Faites une incision en croix avec un couteau en haut du fruit pour l’éplucher et aplatissez sa peau. Vous obtiendrez quatre morceaux qui seront reliés par le haut. Il faudra ensuite légèrement étirer les côtés pour qu’ils se rejoignent et forment un grand carré.
Cette solution permet de concentrer les inévitables déformations dans les océans et d’épargner les terres. Elle a été inventée en 1877 par le mathématicien et philosophe Charles Peirce, et n’a pas été souvent utilisée depuis. « On la remet au goût du jour car elle était invisibilisée », explique Nicolas Lambert.
Un soin particulier a été apporté au dessin des biotopes : le désert, les montagnes, les grandes plaines et les forêts. La beauté de la chaîne himalayenne, de l’Amazonie ou encore du Sahara saute aux yeux. Les pays ne sont pas représentés par des aplats de couleurs mais délimités par des lignes blanches assez légères.
« On a voulu laisser les textures de la Terre pour créer un attachement. Faire un objet sensible qui puisse habiter le quotidien des gens et nourrir leur imaginaire », dit Geoffroy Valadon, membre de l’association Nuées, basée à Vitry-sur-Seine. La carte donne également le nom des pays dans leur langue et leur graphie d’origine ainsi que 100 façons différentes de dire « bonjour ». De quoi aller au-delà des simples informations géopolitiques.

De plus, il suffit de combiner plusieurs exemplaires, de les plier et de les agencer pour changer la place des continents, en mettant par exemple l’Océanie en plein milieu du planisphère. Ainsi, il n’y a plus un centre et une périphérie fixes, mais une multiplicité de points de vue et de configurations. « On a besoin de regarder les choses sous une multitude d’angles différents, car nous sommes dans un monde multipolaire. C’est un objet d’éducation populaire pour développer l’esprit critique et questionner les représentations dominantes », dit Geoffroy Valadon.
Au total, près de 20 000 exemplaires sont déjà en circulation. Ils ont été utilisés par des ONG ou encore cet été au Forum social mondial à Cotonou, au Bénin, ainsi que par des professeurs qui utilisent les fichiers à télécharger gratuitement sur le site de l’association Nuées. Des géographes émérites, des associations comme Attac et le Comede et diverses personnalités ont signé une tribune de soutien au projet.
« Nous menons un combat politique, nous voulons déstabiliser les gens sur les représentations qu’ils ont dans la tête », explique Nicolas Lambert. De quoi ranger notre vieille carte Mercator au fond du placard et dans les archives de l’histoire.




